Le Costa Rica est un pays sans armée depuis 1948. Au sortir d’une guerre civile de six semaines, le gouvernement provisoire de José Figueres Ferrer dissout l’armée nationale et transforme la caserne principale en musée. L’Assemblée constituante grave la décision dans l’article 12 de la Constitution de 1949. Aucun État indépendant n’était allé aussi loin auparavant. Depuis, la sécurité repose sur des forces de police civiles et sur le droit international.

Pourquoi le Costa Rica est-il un pays sans armée ?

Le Costa Rica a fait de la paix son image de marque. Tout a commencé en 1948 quand ce petit pays d’Amérique latine a décidé de supprimer l’armée et de l’inscrire dans sa constitution : une première mondiale… « Certains pensent que nous sommes vulnérables parce que nous n’avons pas d’armée. C’est exactement le contraire. C’est parce que nous n’avons pas d’armée que nous sommes forts ». Ainsi parle Óscar Arias Sánchez, ancien président costaricain et Prix Nobel de la Paix en 1987, qui s’inscrit dans une tradition pacifiste vieille d’un demi-siècle.

La révolte de Don Pepe

Le Costa Rica est un pays sans armée depuis la guerre civile de 1948. Le 8 février de cette année-là, les élections présidentielles sont entachées par la fraude électorale : dans un premier temps, les télégrammes donnent Otilio Ulate Blanco, candidat de l’opposition, vainqueur. Le Congrès, composé essentiellement de membres proches du gouvernement en place, déclare vainqueur le candidat du parti au pouvoir, le Dr Rafael Ángel Calderón Guardia.

Problème : aucune vérification n’est possible puisque les bulletins de vote sont partis en fumée dans un mystérieux incendie – toujours non élucidé.

Un planteur de café devenu chef politique, José Figueres Ferrer, dit « Don Pepe », prend alors les armes. Sa formation, l’Ejército de Liberación Nacional (Armée de libération nationale), l’emporte en six semaines de combats qui font environ un millier de morts. Contrairement à ce que l’on lit souvent, la Legión del Caribe n’était pas cette armée : il s’agissait d’un réseau d’exilés d’Amérique centrale et des Caraïbes qui a soutenu l’insurrection depuis le Guatemala.

Le coup de masse du 1er décembre 1948

Don Pepe prend la tête d’un gouvernement provisoire pendant 18 mois, le temps d’instaurer la démocratie. Parmi ses mesures phares, l’abolition pure et simple de l’armée par un décret-loi du 1er décembre 1948 : une première pour un pays indépendant ! Ce jour-là, il se rend à la caserne de Bellavista dans la capitale San José, grimpe sur une échelle et porte des coups de masse aux murs : le geste est si symbolique qu’il orne encore aujourd’hui les billets de banque de 10 000 colones. Il fait aussi cadeau de la caserne dont le pays n’a plus besoin à l’université qui la transformera… en musée national !

L’article 12 de la Constitution de 1949

La décision devient irréversible le 31 octobre 1949, quand l’Assemblée nationale constituante approuve l’article 12 de la nouvelle Constitution : l’armée y est proscrite comme institution permanente. Le texte prévoit que l’État dispose des forces de police nécessaires au maintien de l’ordre. Des forces militaires ne peuvent être organisées que par accord international ou pour la défense nationale, et restent subordonnées au pouvoir civil.

En 2017, l’UNESCO a inscrit au registre Mémoire du monde deux documents conservés par les Archives nationales du Costa Rica et relatifs à cette abolition. Depuis 1986, un décret exécutif fait du 1er décembre la Journée de l’abolition de l’armée, commémorée dans tout le pays.

Date Événement Portée
8 février 1948 Élection présidentielle annulée par le Congrès Point de départ de la guerre civile
Mars-avril 1948 Victoire de l’Armée de libération nationale Environ 1 000 morts en six semaines
11 octobre 1948 Décret n° 749 supprimant l’armée permanente Acte juridique fondateur
1er décembre 1948 Cérémonie au Cuartel Bellavista, San José Caserne cédée au Museo Nacional
31 octobre 1949 Adoption de l’article 12 de la Constitution Abolition inscrite dans la loi fondamentale
17 novembre 1983 Proclamation de la neutralité perpétuelle et non armée Doctrine diplomatique du président Luis Alberto Monge
1987 Prix Nobel de la Paix à Óscar Arias Sánchez Plan de paix pour l’Amérique centrale
2017 Inscription au registre Mémoire du monde de l’UNESCO Reconnaissance patrimoniale internationale

Un budget consacré à l’éducation et la santé

La constitution adoptée en 1949 entérine l’abolition de l’armée en tant qu’institution permanente. A la place de l’armée, c’est la force publique qui s’occupe d’à peu près tout depuis 60 ans : elle est chargée à la fois de la police judiciaire, de la sécurité publique, du maintien de l’ordre, de la surveillance des frontières et de la lutte contre le trafic de drogue en forte recrudescence ces dernières années.

Le budget de l’armée a été transféré à d’autres causes. Selon la Fondation Arias pour la paix et le progrès humain, la suppression des dépenses dévolues à l’armée permet chaque année de financer trois hôpitaux et… l’ensemble des universités publiques du pays ! Dans ces deux domaines, éducation et santé, le Costa Rica affiche des statistiques très enviables pour l’Amérique latine : ainsi, le taux d’alphabétisation atteint 97% et l’espérance de vie atteint 80 ans.

Que faire face aux menaces ?

Supprimer une armée quand on est entouré de pays où sévissent de violents affrontements, comme ce fut le cas au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua en 1985, est une décision pour le moins courageuse. Mais elle a largement reçu l’adhésion des habitants, qui se sont exprimés à 90 % contre un retour de l’armée lors d’un sondage mené pendant cette période troublée en Amérique latine. Plus récemment, entre 2010 et 2013, le Nicaragua prit possession de l’île de Portillos, petite île de 3 km² qui délimite la frontière à l’embouchure du fleuve San Juan.

Le Costa Rica, devant ce qu’il considérait comme une violation de son territoire, s’est tourné vers la Cour internationale de Justice qui lui a donné raison. Fin de l’intimidation.

Pour se protéger, le Costa Rica a également signé des pactes de non-agression et des accords de protection. En cas de conflit, il pourrait recevoir le soutien des États-Unis ou du Brésil, au sein de l’Organisation des États d’Amérique, créée pour assurer entre ses membres « un ordre de paix et de justice ». Depuis, il a fait des émules chez ses voisins, comme le Panama qui a supprimé son armée en 1994.

Le chantre de la paix

Le Costa Rica s’est ainsi fait le chantre de la paix. La Cour interaméricaine des droits de l’homme s’est installée à San José en 1979. Tout comme l’UPEACE un an plus tard, l’université de la paix voulue par Rodrigo Carazo Odio, à la tête du pays entre 1978 et 1982, et approuvée par l’ONU.

Son objectif ? « Favoriser entre tous les êtres humains un esprit de compréhension, de tolérance et de coexistence pacifique, pour stimuler la coopération entre les peuples et pour contribuer à réduire les obstacles et les menaces à la paix mondiale et le progrès, conformément aux nobles aspirations proclamées dans la Charte des Nations Unies ».

Un autre président costaricain, Óscar Arias Sánchez, reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1987. Cette année-là, son projet de traité de paix est signé par le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua, minés par des conflits armés.

Profitant de son prestige international, il réunit en 1996 des lauréats du Prix Nobel de la Paix, dont Amnesty International, qui lanceront un an plus tard un appel pour réclamer un code de conduite sur les transferts internationaux d’armes, soutenu par de nombreuses ONG. Il débouchera sur le Traité sur le commerce des armes adopté par l’ONU en 2013. Le Costa Rica a cependant encore bien des combats à mener pour la paix : il milite notamment pour l’élimination totale des armes nucléaires.

Qui assure la sécurité sans forces armées ?

La Fuerza Pública et les corps de police spécialisés

Un pays sans armée n’est pas un pays sans police. La Fuerza Pública, police civile placée sous l’autorité du ministère de la Sécurité publique, assure le maintien de l’ordre, la surveillance des frontières et la police de proximité. S’y ajoutent des corps spécialisés : l’Organismo de Investigación Judicial (OIJ) pour la police judiciaire, la Policía de Control de Drogas, le service de garde-côtes et la police touristique. Aucun de ces corps n’a de statut militaire.

Le débat public costaricien porte aujourd’hui sur les effectifs, non sur un retour de l’armée. La Fuerza Pública compte moins de 12 000 agents, un ratio faible pour 5,2 millions d’habitants. Le pays reste néanmoins le mieux classé d’Amérique centrale au Global Peace Index 2026, à la 62e place mondiale sur 163 pays, devant l’ensemble de ses voisins de l’isthme.

Le droit international comme ligne de défense

Sans armée, le Costa Rica plaide plutôt qu’il ne combat. L’illustration la plus nette date de 2010 : le Nicaragua occupe militairement un secteur de trois kilomètres carrés à Isla Portillos, à l’embouchure du fleuve San Juan. San José saisit la Cour internationale de Justice au lieu de mobiliser des troupes.

La Cour internationale de Justice tranche en faveur du Costa Rica le 16 décembre 2015, reconnaît sa souveraineté sur le territoire contesté et condamne le Nicaragua à réparation. Un second arrêt, rendu le 2 février 2018, complète la délimitation et ordonne le retrait du campement militaire nicaraguayen. Le différend s’est réglé sans un coup de feu.

Neutralité proclamée et alliances régionales

Le 17 novembre 1983, en pleine crise centraméricaine, le président Luis Alberto Monge proclame la neutralité « perpétuelle, active et non armée » du Costa Rica. Le pays s’appuie par ailleurs sur les mécanismes collectifs de l’Organisation des États américains et sur un réseau de traités de non-agression. Le Panama a suivi une trajectoire comparable : ses forces armées sont dissoutes en 1990, puis leur interdiction est inscrite dans la Constitution en 1994.

Éducation et santé : ce que l’abolition a financé

Des indicateurs sociaux parmi les meilleurs d’Amérique latine

Le récit national costaricien tient en une formule : des cahiers plutôt que des fusils. Les budgets libérés ont alimenté l’école publique et la Caja Costarricense de Seguro Social, l’organisme de sécurité sociale créé en 1941 et universalisé sous Figueres. Le résultat se lit dans les statistiques. L’espérance de vie atteint 81 ans selon le Panorama de la santé 2025 de l’OCDE, soit le niveau moyen des pays membres de l’organisation. Le taux d’alphabétisation, lui, dépasse 97 %.

La péninsule de Nicoya, classée parmi les cinq « zones bleues » de la planète, illustre cette longévité à l’échelle d’un territoire. Ce système de santé accessible explique aussi pourquoi le pays attire durablement les voyageurs au long cours et les retraités européens.

Un modèle sous tension aujourd’hui

L’histoire mérite d’être racontée sans idéalisation. L’article 78 de la Constitution impose depuis 2011 de consacrer au moins 8 % du PIB à l’éducation publique, un plancher jamais atteint. La part est passée d’environ 7,3 % en 2020 à un peu moins de 5 % dans le budget 2026, selon le rapport Estado de la Educación du Programa Estado de la Nación.

La sécurité connaît une pression comparable. Le Costa Rica est devenu un point de passage du trafic de cocaïne entre la Colombie et l’Amérique du Nord. L’OIJ a recensé 873 homicides en 2025, dont près de sept sur dix liés à des règlements de comptes entre organisations criminelles, concentrés dans quelques quartiers urbains et portuaires. Ces violences ne visent pas les visiteurs, mais elles nourrissent un débat national sur les moyens de la police civile.

Le Costa Rica, laboratoire diplomatique de la paix

L’absence d’armée a servi de carte de visite diplomatique. La Cour interaméricaine des droits de l’homme s’installe à San José en 1979. L’année suivante, l’Assemblée générale des Nations unies crée l’Université pour la paix (UPEACE), portée par le président Rodrigo Carazo Odio et implantée à Ciudad Colón, à une trentaine de kilomètres de la capitale.

En 1987, le président Óscar Arias Sánchez reçoit le Prix Nobel de la Paix pour son plan de règlement des conflits centraméricains. Le texte est signé la même année par le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua. Neuf ans plus tard, il réunit d’autres lauréats du Nobel autour d’un code de conduite sur les transferts d’armes. Cette initiative aboutira au Traité sur le commerce des armes, adopté par l’ONU en 2013.

La même logique irrigue la politique environnementale du pays, qui protège plus d’un quart de son territoire. L’écotourisme au Costa Rica prolonge ainsi, sur le terrain écologique, une doctrine née en 1948.

Sur place : les lieux qui racontent le pays sans armée

Le point de départ se trouve à San José, dans la Vallée centrale. L’ancien Cuartel Bellavista, construit en 1917, abrite le Museo Nacional de Costa Rica. Les impacts de balles de 1948 sont toujours visibles sur les tourelles, et les anciennes cellules conservent des graffitis d’époque.

Le musée ouvre du mardi au dimanche, de 8h30 à 16h30 (9h le dimanche). Depuis le 30 avril 2026 et jusqu’à nouvel ordre, l’entrée est gratuite le samedi et le dimanche pour tous les visiteurs, nationaux comme étrangers. Vérifiez les horaires avant de vous déplacer : des travaux d’entretien modifient ponctuellement les accès. Les collections précolombiennes valent à elles seules la visite, en écho au patrimoine archéologique costaricien.

Face au bâtiment s’étend la Plaza de la Democracia y la Abolición del Ejército, rebaptisée en 2016 lors de l’installation d’une sculpture de Figueres accompagné d’un enfant, d’une fillette et d’une masse. Si vous voyagez début décembre, la Journée de l’abolition de l’armée donne lieu à des cérémonies scolaires et civiques : notre agenda culturel du Costa Rica recense ces temps forts. Nos guides francophones intègrent volontiers cette lecture historique à une journée dans la capitale, souvent expédiée par les circuits classiques.

 

Questions fréquentes sur le Costa Rica sans armée

Depuis quand le Costa Rica n’a-t-il plus d’armée ?

Depuis 1948. Le décret n° 749 du 11 octobre 1948 supprime l’armée comme institution permanente, et la cérémonie symbolique du 1er décembre 1948 marque sa dissolution publique. L’article 12 de la Constitution, approuvé le 31 octobre 1949, rend la mesure constitutionnelle.

Le Costa Rica est-il vraiment le premier pays à avoir aboli son armée ?

Il est le premier État indépendant à avoir inscrit l’abolition de son armée dans sa Constitution et à l’avoir maintenue durablement. D’autres territoires étaient déjà démilitarisés, mais souvent par traité ou faute de moyens. Le Costa Rica a fait ce choix de manière volontaire, au sortir d’un conflit armé.

Qui assure la défense du Costa Rica aujourd’hui ?

La Fuerza Pública, police civile, assure le maintien de l’ordre et la surveillance des frontières. L’OIJ mène les enquêtes judiciaires, et des unités spécialisées traitent le narcotrafic, les garde-côtes et la sécurité touristique. Pour les menaces extérieures, le pays s’appuie sur le droit international et l’Organisation des États américains.

Le Costa Rica est-il un pays sûr pour voyager ?

Oui, dans les conditions habituelles d’un voyage en Amérique latine. Ce pays sans armée reste le mieux noté de la région : le Global Peace Index 2026 le classe premier d’Amérique centrale et 62e sur 163 pays. La violence liée au narcotrafic se concentre dans des quartiers précis, en dehors des itinéraires touristiques. La vigilance porte surtout sur les vols d’opportunité dans les voitures de location.

Où voir les traces de l’abolition de l’armée ?

Au Museo Nacional de Costa Rica, à San José, installé dans l’ancienne caserne Bellavista dont les murs portent encore les impacts de balles de 1948. La Plaza de la Democracia y la Abolición del Ejército, juste en face, accueille depuis 2016 une sculpture consacrée à José Figueres Ferrer.

Quelle différence entre le Costa Rica et le Panama sur cette question ?

Les deux pays vivent sans forces armées, mais leur histoire diffère. Le Costa Rica a aboli son armée en 1948 par décision politique interne. Le Panama a dissous les siennes en 1990, après l’intervention américaine de décembre 1989, avec une inscription constitutionnelle en 1994.

Le 1er décembre est-il un jour férié au Costa Rica ?

C’est une journée commémorative officielle depuis un décret exécutif de 1986, la Journée de l’abolition de l’armée. Elle donne lieu à des cérémonies scolaires et institutionnelles, sans défilé militaire, mais elle ne figure pas parmi les jours fériés chômés du calendrier costaricien.

L’argent de l’armée finance-t-il encore l’éducation et la santé ?

La corrélation est réelle sur le long terme : l’espérance de vie atteint 81 ans et l’alphabétisation dépasse 97 %. Mais le plancher constitutionnel de 8 % du PIB pour l’éducation n’est plus respecté depuis des années, avec moins de 5 % prévus au budget 2026. Le modèle reste débattu à l’intérieur même du pays.

 

Comprendre le Costa Rica par son histoire

Visiter un pays sans armée change le regard que l’on porte sur lui. La décision de 1948 n’explique pas seulement la stabilité démocratique costaricienne : elle éclaire aussi la place accordée à l’école, aux parcs nationaux et à la diplomatie. Elle donne du sens au pura vida que les Ticos emploient à longueur de journée, et permet de comprendre ce que le pays a construit à la place de ses casernes.

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Sources

  • UNESCO, Registre Mémoire du monde — « Abolition de l’armée au Costa Rica », inscription 2017
  • Assemblée législative du Costa Rica — Décret exécutif n° 17357 (1986), Journée de l’abolition de l’armée
  • Museo Nacional de Costa Rica — Historique du Cuartel Bellavista, horaires et conditions de visite (2026)
  • Cour internationale de Justice — Arrêts du 16 décembre 2015 et du 2 février 2018, Costa Rica c. Nicaragua
  • Institute for Economics and Peace — Global Peace Index 2026
  • OCDE — Panorama de la santé 2025, note pays Costa Rica
  • Programa Estado de la Nación — Informe Estado de la Educación, 2025
  • Organismo de Investigación Judicial (OIJ) — Informe de Labores 2025
  • Banco Central de Costa Rica — Billet de 10 000 colones et monnaie commémorative de l’abolition

Article rédigé et mis à jour en juillet 2026 par l’équipe de Terra Caribea, agence locale francophone basée à San José, membre du réseau Terra Panamerica.